« On ne peut pas dire que je n’avais pas prévenu ! »
Le membre du comex qui  s’exprime devant ses collègues  montre son exaspération de n’avoir pas été entendu.

Ce n’est pas faute d’avoir donné son avis sur ce projet, dont on dit maintenant qu’il est gravement compromis.
Il s’avère qu’il avait raison. Et dans sa représentation, c’est ce qui compte. Ayant porté le bon diagnostic et l’ayant exprimé,il a fait son job. Non seulement, il ne se considère pas responsable de l’échec, mais, plus encore, il en veut aux autres de ne pas l’avoir écouté. Cette posture est fréquente. Ce qui est important, c’est d’avoir la bonne vision d’un sujet et, lorsqu’on est chef, de l’imposer.
Cet exemple montre bien qu’avoir raison peut ne servir à rien. Il ne suffit pas d’être pertinent, mais de savoir se faire écouter.
En survalorisant le brio et les qualités d’analyse des acteurs, on crée deux effets. On gonfle leur ego et on les met en rivalité. Leur ego, car si l’enjeu est d’avoir raison, cela  renvoie à soi-même et à une production intellectuelle, mais pas au résultat d’une action, toujours plus aléatoire.
La rivalité est nourrie par la nécessité d’avoir raison contre les autres ou, plus modestement, « plus raison que les autres ».
Tout cela résulte de notre système éducatif et de la fabrique de nos élites.
Or l’enjeu est de focaliser les  acteurs autour de l’efficacité collective.
Cela passe par la contribution de chacun et sa façon de faire entendre son point de vue. Pour qu’il soit pris en compte, il faut donner envie aux autres de l’écouter, sachant que celui qui a toujours raison contre les autres agace et perd immédiatement en audience. Pour être utile, mieux vaut partir de l’autre et de ce qu’il est prêt à entendre.
Introduire le doute, l’aider à faire un petit pas, favoriser une prise de conscience, en somme trouver l’ouverture pour avancer. L’expertise seule est inutile. « Je l’avais bien dit » devrait être une formule non pas synonyme d’une fierté, mais d’un échec personnel. Contribuer, c’est tenir compte de l’état émotionnel de ses interlocuteurs pour calibrer son message. Donc ne plus se centrer sur soi, mais sur les autres et leur ressenti.

ET APRÈS ?

Cette acceptation de ne pas seulement émettre pour prendre le dessus, mais recevoir pour élaborer avec l’autre est essentielle. La  canalisation des ego n’a jamais été aussi essentielle à la construction de l’efficacité collective.
C’est une discipline pour chacun d’apporter un point de vue travaillé et pertinent sans pour autant chercher à l’imposer à tout prix. Car l’autre façon d’être inutile serait de n’écouter que les autres sans avoir travaillé en amont. Chacun apporte alors un commentaire, plus pour dire quelque chose qu’en s’appuyant sur une expertise. Avoir raison s’appuie sur l’intelligence, être utile suppose d’y ajouter les compétences.

 

Article paru dans les Echos le 27/11/2017