Le soulagement d’être viré

C’est un rôle essentiel du dirigeant de s’interroger sur l’adéquation entre un manager et la mission qu’on lui donne. Cette adéquation n’est jamais parfaite. Mais la question de fond est de vérifier que le manager a suffisamment de souplesse pour changer.
Elon Musk dont nous avions commenté début septembre les confidences qui ressemblaient à un appel au secours, a été entendu. Curieusement, c’est le gendarme boursier américain qui lui rend le meilleur service que l’on peut lui rendre : l’obliger à quitter son job.

Quelles que soient les réactions de la part de l’intéressé, il ne peut pas ne pas ressentir une forme de soulagement. C’est une décision qu’il lui était impossible de prendre seul. Un dirigeant responsable dans la tourmente ne quitte pas le navire. Surtout un navire qu’il a construit de toutes pièces qui est en quelque sorte son œuvre. Et pourtant, il n’est plus en état d’assurer son rôle. C’est donc un service que ne peut lui rendre qu’une instance supérieure sans lui laisser le choix.

Cette situation est fréquente pour les dirigeants. Ils voient des collaborateurs sur-impliqués dans leur travail mais pour différentes raisons, inadaptés à leur job. Bien souvent, ceux-ci font tous leurs efforts pour réussir et mettent un point d’honneur à tenir. Pour les dirigeants, ces efforts méritent que l’on laisse le manager en place car le déplacer serait le désavouer. De fait, l’enjeu est plus une question d’image. Image de l’intéressé vis-à-vis de lui-même, qui peut se dire qu’il a rempli son rôle, quelles que soient les conditions ; image aussi vis-à-vis des autres de se maintenir à son poste. Le dirigeant et son manager sont pris dans un piège de loyauté mutuelle. Ne pas désavouer celui qui fait des efforts, ne pas décevoir celui qui vous fait confiance. Plus cela dure, plus l’un et l’autre sont pris dans une logique d’engagement dont il est difficile de sortir. Or bien souvent, ne pas faire perdurer une situation dans laquelle le manager est débordé, est la seule bonne solution.

C’est un rôle essentiel du dirigeant de s’interroger sur l’adéquation entre un manager et la mission qu’on lui donne. Cette adéquation n’est jamais parfaite. Mais la question de fond est de vérifier que le manager a suffisamment de souplesse pour changer. Si l’on vérifie qu’il ne changera pas sur certains comportements inadaptés à son rôle, il est alors nécessaire de ne pas le laisser à son poste.

L’intéressé protestera vigoureusement mais on lui rendra service en ne l’y maintenant pas. Tout est ensuite question de forme. Il faut évidemment ne pas lui faire perdre la face, ni être dévalorisant dans la façon de lui dire qu’il ne correspond pas à ce poste précis. L’exercice de faire bouger un manager est l’un des plus exigeants pour les dirigeants. Car c’est aussi souvent reconnaître qu’ils se sont trompés en l’ayant nommé.

Parue dans les Echos.fr le 08/10/2018