Les coûts cachés du télétravail contraint – une tribune d’Eric Goata, Directeur général délégué d’Eleas et membre de la FIRPS

L’obligation du télétravail à 100% est un risque psychosocial majeur. Très incité si ce n’est forcé à le mettre en place par un effet de culpabilisation, les organisations du travail sont confrontées à l’injonction paradoxale d’une logique sanitaire et d’une contrainte économique qui se confrontent en induisant une cascade de coûts cachés pour la nation.
L’injonction de remettre les organisations en télétravail à 100% induit des dommages psychiques importants qui opposent une logique sanitaire à une logique économique. En effet, le travail contraint à domicile dans un contexte de pandémie n’est pas le travail normalisé. Il s’agit d’un processus dégradé de continuité d’activités qui induit une surcharge mentale : effort de sur adaptation, dématérialisation de la relation physique compensée par un temps supplémentaire de coordination, intensification du rythme de travail liée à l’hyper-connexion numérique, …

Conjugué à l’effet du confinement et à l’anxiété collective partagée d’une gestion de crise sanitaire ce processus du travail induit d’autres effets pervers : tensions familiales du fait de la confusion entre des lieux professionnels et domicile, isolement social, augmentation des pratiques addictives … L’inventaire des conséquences psychologiques du télétravail à 100% est long. En quelques mots, il est psychiquement usant et induit dans la durée des effets pervers qui impactent le capital de santé psychique des organisations.

D’autre part, il est contre-performant sur un plan économique. Malgré un risque compréhensif de désengagement, les personnes continuent à s’impliquer mais avec des ressources et des processus inadaptés : une qualité de connexion qui n’est pas optimisée ; un temps de coordination décuplé et d’hyper-connexion numérique qui impactent le taux d’efficience réel des organisations au détriment de l’équilibre de vie privée/vie professionnelle, des dysfonctionnements de processus générant retards de production et surtemps, sans parler des suppressions ou des reports de commande, impactant le chiffre d’affaires. Ceci induit également un coût économique indirect qu’il faudra bien intégrer dans les conséquences de la crise sanitaire. Elle provoque pour le moins une incertitude anxiogène sur la pérennité des emplois qui aggrave la détérioration de l’état moral des troupes.

Enfin, il induit un fractionnement des collectifs. Le sentiment d’appartenance qui est l’un des facteurs propices à l’engagement parce qu’il sécurise un groupe par la dimension collective, est très profondément altéré dans les organisations. La distanciation des personnes en télétravail génère des iniquités de situations et de statuts au sein des organisations du travail.

Pour l’ensemble de ces motifs, nous plaidons que le lieu de travail ne soit plus considéré comme un cluster potentiel, car un effort considérable d’éducation et de prophylaxie sanitaires a été mené dans les entreprises et les administrations depuis le 16 mars 2020, date de l’entrée en guerre contre la Covid-19. Le lieu de travail physique est créateur de valeur ajoutée et favorise l’efficacité de la coopération. Il génère une productivité collective qui n’est pas compensée par l’économie des temps de transport.

Il est possible dans l’état actuel de la crise de conjuguer la double contrainte sanitaire et économique en renouant avec le mouvement pendulaire alternant présentiel et distanciel pour limiter les interactions professionnelles au strict minimum. Le mouvement spontané des organisations s’est orienté vers deux jours en présentiel sur 3. Ceci est suffisant pour recréer une écologie d’ambiance propre à des interactions créatives et performantes.

Disons-le. Les enjeux actuels du télétravail contraint à 100% ne sont pas que sanitaires. Le sujet est à la fois structurel et conjoncturel, massivement économique et social. La latitude de manœuvrabilité qui sera consentie aux organisations du travail permettra de limiter l’effet de domino actuel qui pourrait conduire à d’autres formes de mortalité pour le bien être des travailleurs et l’économie.

©Eric GOATA, Directeur général délégué, membre de la FIRPS — Cabinet Eleas@Cabinet_Eleas