Avec le reconfinement, la crainte de voir resurgir les troubles apparus en mars-avril chez certains salariés, et entretenus par plusieurs mois de crise sociale, agite les spécialistes de la santé. « On est reparti à l’identique, sans prendre le temps de stabiliser de nouveaux modes de fonctionnement à distance », regrette Natalène Levieil, spécialiste des risques psychosociaux au sein du cabinet LHH (ex-Altedia).

« En mars, on avait vu venir les problèmes d’isolement pour les personnes fragiles, ou de chevauchement vie privée-vie professionnelle, mais on n’avait pas anticipé la montée des tensions au sein des équipes », soulève Natalène Levieil. Les conflits qui se régulent normalement dans le couloir et autour de la machine à café s’enveniment par écrans interposés, avec les outils digitaux. LHH enregistre une augmentation des dénonciations de comportements hostiles, jusqu’à des enquêtes pour harcèlement. « Cela va être très difficile de reconstruire des collectifs de travail post-pandémie », déplore-t-elle.

Numéros verts
Si le second confinement est moins difficile à vivre pour les parents, avec les enfants à l’école cette fois, il semble indispensable, selon la spécialiste de LHH, de « réguler l’utilisation des outils informatiques dont on est assailli avec Zoom, Teams, Skype, Meet ». A éviter aussi, l’emballement des visioconférences sans répit, alors que se déplacer d’une pièce à l’autre, au bureau, offre un sas de décompression.

Cette injonction au télétravail à 100 %, et pour une durée indéterminée, inquiète aussi François Cochet, directeur des activités santé au travail chez Secafi, et président de la Fédération des intervenants en RPS. « On se croit mieux préparé, car les dispositifs techniques sont en place, mais on sous-estime les graves inconvénients pour les personnes isolées », alerte-t-il. Si les numéros verts de soutien psychologique lui semblent un peu inutiles, il salue les enquêtes en cours dans les entreprises, « aussi bien côté direction que syndicats, pour préparer des négociations » au télétravail.

Addictions
Mais avec un biais pervers cependant : « Ce sont souvent ceux qui sont favorables au télétravail qui s’expriment. » Il défend l’idée d’un cadrage national, dont les négociations ont démarré mardi 3 novembre entre organisations patronales et syndicales, « avec un accord de méthode pour évaluer le télétravail en confinement, bien différent du télétravail choisi ». « Dans les entreprises, cela devient une urgence de renégocier – ou négocier – les accords de télétravail internes », réclame également Natalène Levieil. « Ce qui était acceptable dans une situation exceptionnelle n’est plus tenable dans la durée et à grande échelle. »

Car, avec le reconfinement, monte aussi le risque des addictions en tous genres. Dès le mois d’avril, une étude du cabinet GAE Conseil, expert des addictions en entreprise, alertait sur la consommation en hausse d’alcool, de cigarettes et de nourriture pendant cette période du « restez chez soi ». Trois facteurs ont été identifiés : l’angoisse liée à l’épidémie (50 %), la perte des repères et le changement d’habitudes (55 %), et l’ennui (60 %). « C’est tellement plus simple chez soi d’allumer une cigarette que lorsqu’il faut sortir sur le trottoir au bureau. Et de boire quelques verres ou de consommer du cannabis : personne ne le sentira. Dans le déni, on croit aussi que personne ne le verra derrière un écran », explique Alexis Peschard, président de GAE. En face, si aucun manager n’est dupe, « il est encore moins facile qu’en tête à tête d’aborder le sujet ».

Managers à haut risque
Du côté du patronat, on nuance les risques. Eric Chevée, vice-président de la CPME en charge des affaires sociales, oppose aux critiques sur le télétravail « les 83 % d’opinions favorables qui ressortent des enquêtes de satisfaction depuis le début de la crise ». Selon lui, « les personnes à risque à distance sont les mêmes que celles qui sont à risque en présentiel ». Le climat de morosité ne serait pas pire dans les entreprises qu’ailleurs, et pour prévenir les glissements, les PME ont l’avantage selon lui « de la proximité avec le personnel ».

Mais il admet l’importance de « la formation des cadres au management à distance, à ajouter dans les conditions de la réussite du télétravail », dans un texte qu’il espère « ni prescriptif ni normatif ». Selon une étude Odoxa pour GAE Conseil, le télétravail tel qu’on le connaît depuis le mois de mars touche surtout les cadres (74 %), bien davantage que les professions intermédiaires (47 %), les employés (26 %) ou les ouvriers (9 %). Dans la crise, « les managers sont une population à haut risque », pointe ainsi Natalène Levieil.

Moins de dépistages
Alors que les risques psycho-sociaux sont grandissants avec cette crise, les spécialistes déplorent le recul des dépistages – alcool ou drogue – dans les usines ou les chantiers. Ils étaient pourtant intégrés depuis longtemps aux politiques de prévention dans l’industrie, les transports, la logistique, le BTP. Mais pas très populaires, assimilées à du flicage, ils sont parfois interrompus au prétexte qu’ils comporteraient un risque de transmission de la Covid-19. « La consommation de produits stupéfiants est en hausse sur certains sites », affirme ainsi Alexis Peschard.

Autre point noir : le manque de document officiel dans les entreprises recensant ces risques. A ce jour, il n’existe pas de statistiques sur le taux de mise à jour du « document unique » intégrant les risques psychosociaux. Même chose pour les fiches métiers éditées par le ministère du Travail. « Si elles ont bien encadré les risques physiques du Covid-19 avec les protocoles sanitaires, dit Natalène Levieil, elles ont ignoré les risques psychosociaux. Il faudrait les compléter rapidement, surtout pour les PME qui n’ont pas les moyens de se payer les conseils d’un cabinet spécialisé ».

Source : Les Echos