Les suicides en lien avec le travail restent un sujet de santé publique préoccupant. La France peine à dresser un état des lieux, première étape de la prévention. Entreprises et administrations renâclent à modifier leur organisation.

Le 3 août, un agent de la bibliothèque François-Mitterrand se donne la mort, à Paris, depuis le parvis de l’établissement public. Le 6 septembre, une policière met fin à ses jours avec son arme de service, à son domicile de Saint-Germain-en-Laye… « On a beaucoup parlé de suicides au moment des événements chez France Télécom, en 2009, mais, depuis, c’est redevenu tabou, déplore François Cochet, qui a supervisé une cinquantaine d’expertises sur le sujet pour le cabinet Sécafi. Pourtant, quand nous intervenons aujourd’hui dans une entreprise après une tentative ou un suicide, dès les premiers échanges, nous nous apercevons qu’il y en a souvent eu d’autres avant, et parfois beaucoup. Une estimation annuelle de 500 suicides, dont les motivations principales renvoient au travail, est communément admise. Quelques dizaines sont reconnues en accident du travail. » Aucun état des lieux précis n’est pourtant dressé.
C’est le premier obstacle à une politique de prévention digne de ce nom. Et le premier constat de l’Observatoire national du suicide, dans son quatrième rapport intitulé Suicide. Quels liens
avec le travail et le chômage ? Penser la prévention et les systèmes d’information, publié en juin 2020.
« Si la thématique du suicide est amplement étudiée, écrivent les auteurs, les connaissances sur le suicide lié au travail et l’étude des professions les plus touchées par ce phénomène restent parcellaires, alors même que la préservation de la santé mentale au travail est devenue une priorité pour les pouvoirs publics et les acteurs du domaine. »
L’Observatoire recommande de « poursuivre l’amélioration du recueil des données, administratives et statistiques », en renforçant la participation des services de médecine légale, afin d’enrichir les remontées d’information sur les causes de décès, et en perfectionnant le codage des tentatives de suicide dans les bases de données hospitalières.

Durcissement des relations sociales
Concernant plus spécifiquement le lien avec le travail et le chômage, le document préconise de développer « des travaux visant à démêler les interactions complexes entre les risques psychosociaux, les troubles de la santé mentale et les risques suicidaires ». Car le travail protège de manière générale contre le suicide – les chômeurs se donnent davantage la mort (voir encadré). Depuis les années 1980, le taux de décès par suicide s’inscrit dans une tendance à la baisse. En revanche, la prévalence des pensées suicidaires et des tentatives de suicide au cours de la vie a augmenté entre 2010 et 2017, selon le Baromètre santé 2017 de Santé publique France. Dans l’enquête « Conditions de travail et risques psychosociaux 2016 » du ministère du Travail, plus de 5 % des actifs en emploi déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. Les raisons professionnelles sont invoquées après les raisons familiales et sentimentales, mais pour 13 % des personnes, elles sont l’unique motif.
Alors, comment s’y retrouver ?

Urgence sanitaire pour les chômeurs
« Le suicide est un phénomène trop complexe pour pouvoir s’expliquer par un lien de causalité unique et linéaire », rappelle le sociologue Christian Baudelot dans le rapport de l’Observatoire. François Cochet en conclut que la priorité, c’est de multiplier les recherches : « Pour faire baisser les accidents de la route, toutes les causes ont été analysées : vitesse excessive, alcoolémie, état des véhicules et des routes. Puis une approche systémique a permis d’engager des actions correctrices. » A ses yeux, il manque des données sur les suicides : métier, emploi précaire ou stable, absentéisme, pathologies antérieures éventuelles, situation de famille, etc. « Certes, le problème est complexe, mais les efforts nécessaires n’en sont qu’aux balbutiements. Un état précis de la situation permettra d’engager une véritable politique de prévention », estime-t-il.
Jean-Claude Delgènes se dit lui aussi dépité par ce manque d’analyse. Et par le fait que « les facteurs de risques » augmentent. Le fondateur du cabinet d’expertise Technologia observe un durcissement des relations sociales et davantage de violences psychologiques en entreprise – intimidations, menaces, harcèlement, etc. Il pointe également des « mobilités mal vécues, imposées, voire désirées mais mal accompagnées, qui placent les salariés en situation d’échec ». S’il est maintenant établi que les personnes qui attentent à leur vie pour des raisons professionnelles sont souvent très engagées dans leur travail, François Cochet attire aussi l’attention sur les travailleurs qui se retrouvent isolés : « J’ai très fréquemment observé des situations de solitude professionnelle qui peuvent prendre des formes variées : une femme dans un service très masculin, un salarié dont le métier est marginal dans l’entreprise, un travailleur isolé de nuit, un salarié qui ne veut pas monter en grade, un autre qui revient après un long arrêt, etc. Tous ces “postes orphelins ”, ces gens à contre-courant, sont souvent inaudibles et loin du management : une distance parfois géographique mais aussi souvent de culture, de génération, de langue, voire de nationalité. »

« On leur demande de l’autonomie mais on les contrôle »
En revanche, « le type de politique systémique ayant conduit France Télécom à la crise des suicides est devenu assez rare, estime François Cochet. Cela ne signifie pas que la situation ne soit pas très préoccupante dans certaines entreprises ou dans des secteurs entiers ». S’il y a davantage de suicides en lien avec le travail aujourd’hui, c’est, selon lui, « surtout parce que le travail implique plus le psychisme des individus. Et que les entreprises les mettent en tension sur le contenu du travail lui-même : on leur demande de l’autonomie mais on les contrôle ». Le directeur des activités santé au travail de Sécafi n’identifie cependant pas de lien de causalité systématique : « J’ai vu des cas de suicides dans des entreprises qui ont engagé des politiques de prévention ambitieuses. Celles-ci ont pour effet de réduire les diffcultés qui peuvent mener au suicide, mais ce n’est malheureusement pas une garantie. »
Pour Jean-Claude Delgènes, la jurisprudence France Télécom – la condamnation de l’entreprise et de ses ex-dirigeants pour harcèlement moral – joue beaucoup : « Le risque pénal, d’atteinte à l’image et de disqualification du management est intégré. Une forte pression tombe sur la DRH quand il y a un suicide. Les entreprises mettent en place un numéro vert, une cellule d’écoute psychologique, des réunions… »
Le directeur de Technologia regrette toutefois que très peu aillent jusqu’à modifier l’organisation du travail : « L’urgence suivante vient remplacer celle en cours. En France, il y a une incapacité à faire de la prévention sur le long terme. » Un constat qui le conduit à proposer que la rémunération variable des managers dépende de la santé de leur équipe et que la reconnaissance de l’origine professionnelle des pathologies psychiques liées au travail soit favorisée.

Source : Santé & Travail – Elsa Fayner, octobre 2020